Vous êtes assis·e à l’arrière d’un taxi communal. Deux protagonistes s’opposent : une passagère mécontente, qui refuse de payer un tarif soudainement augmenté, et un chauffeur opportuniste. Au cœur de la scène : vous. Le nœud du conflit : le prix du transport.
Le transporteur, par ailleurs chef du syndicat des transporteurs, tranche : « Le prix restera celui qui a été fixé. ».
La cliente, elle, persite : Elle ne paiera pas le prix fixé et ne descendra pas du véhicule en cours de route.
La discussion se tend. Elle quitte le terrain du désaccord individuel pour basculer dans la plainte collective.
Ici, la négociation autour du prix du transport devient, pour cette cliente, le prétexte d’une revendication plus large : stabilité, équité, reconnaissance des difficultés de chacun : « Les populations souffrent énormément des variations de prix des transports communaux. ».
Ce qui n’était qu’un refus ponctuel se transforme en cause collective. Une tension apparaît alors, nette : demander justice ou chercher un compromis.
Le véhicule s’arrête. Le débat, lui, reste ouvert.
Cette scène aurait pu se dérouler à Abomekalabi, Lagos, Dakar ou dans le centre de Ouagadougou. Et pendant que vous lisez ces lignes, une conversation similaire a sans doute lieu quelque part sur une voie embouteillée, entre un transporteur stratège et un client mécontent.
Des rues aux espaces de décision, des marchés aux buildings modernes, des plus lettrés aux moins lettrés, la vie humaine est un vaste espace d’échanges, de revendications et de négociations. Car partout, dans les rues comme dans les institutions, les citoyens défendent des intérêts, interpellent des décideurs et revendiquent des droits. Dès le plus jeune âge, l’être humain, lui, apprend à observer, analyser, ajuster son discours, affiner ses arguments pour faire prévaloir son point de vue.
« Fa wlá sɔ́n kɔ́n »
Baoulé
Le mot plaider peut revêtir plusieurs sens selon le contexte. Dans notre contexte, plaider, c’est défendre une cause, une idée, un droit ou une personne afin d’influencer des opinions, des décisions ou des politiques.
« La main qui demande est toujours en dessous de celle qui donne. »— Team “Plaider, c’est aussi négocier”
« Lorsque vous approchez la direction d’une entreprise pour plaider en faveur de l’adaptabilité des toilettes aux personnes en situation de handicap, vous êtes en réalité dans une position de négociation. Pourquoi ? Parce que vous êtes face à une autorité décisionnaire libre d’accepter ou de refuser.»
Pour la team « plaider, c’est négocier», l’expression «la main qui demande est toujours inférieure à celle qui donne » illustre parfaitement le rapport de force à l’œuvre. Dans la scène qui ouvre cette réflexion, la passagère se trouve face à un transporteur qui cumule également le rôle de chef syndical. Sa position est fragile : le chauffeur peut, à tout moment, lui demander de quitter le véhicule, sans être tenu de justifier sa décision ni même de l’écouter. Le pouvoir de décision repose entièrement entre les mains de ce dernier et le prix, lui, s’inscrit dans une logique bien connue : celle de l’offre et de la demande, un principe appliqué bien au-delà de ce taxi, partout dans le monde.
Plaider c’est donc entrer dans un rapport de force maîtrisé.
Un jeune engagé face à un gouvernement se heurte bien souvent à une machine institutionnelle plus puissante, structurée, capable d’écraser sa bonne foi. Ses revendications se confrontent alors à des priorités budgétaires, politiques et institutionnelles. À ce moment précis, plaider, c’est savoir quand insister et quand relâcher. Plaider devient en d’autre termes négocier.
« Le plaidoyer vise au changement. La négociation, elle, est le moyen d’y parvenir.» — Team « plaider signifie en partie négocier ».
Dans le cas évoqué plus haut, le changement recherché ne relève pas de la seule décision du chef du syndicat ; il dépend également d’une pluralité d’acteurs : Tout le monde souffre y compris les transporteurs.
Plaider vise à influencer une décision, mais les décideurs agissent eux aussi en fonction de leurs intérêts propres et de contraintes bien réelles. Pour progresser, selon la team 2, il conviendrait donc de trouver un terrain d’entente en modulant les revendications et en consentant à des concessions stratégiques. Dès lors, plaider signifie en partie négocier : dans la pratique, il s’agit donc de ne jamais perdre de vue l’objectif poursuivi ni d’en altérer l’essence, tout en tenant compte du cadre et des réalités dans lesquels l’action s’inscrit.
« Waxtaan ngir ñu gis njombe »
Wolof
«Plaider, c’est affirmer et défendre ; négocier, c’est échanger et transiger.»– Team Plaider ce n’est pas négocier.
« Plaider ce n’est pas négocier ! On ne négocie pas le droit d’aller à l’école. On ne négocie pas le droit à des services publics de qualité. On ne négocie pas l’accès à la justice. »
Pour la team “Plaider, ce n’est pas négocier”, assimiler le plaidoyer à la négociation revient à en diluer l’essence. La négociation vise un accord, elle repose sur l’échange de concessions réciproques, tandis que le plaidoyer repose sur l’intérêt général et la légitimité morale.; le plaidoyer, lui, cherche à affirmer ce qui doit être, à corriger ce qui ne l’est pas.
Dans une communauté opposée à la scolarisation des filles, peut-on réellement parler de négociation lorsqu’il s’agit du droit à l’éducation ? Peut-on transiger sur un principe fondamental au nom d’un équilibre circonstanciel ? La question vous est donc adressée : l’intérêt public devrait-il être négocié ? Ou faut-il plutôt adopter des stratégies, ajuster les approches, composer avec les réalités locales, sans jamais céder sur le principe ? Plaider, dans cette perspective, n’est ni marchander des droits ni consentir à leur relativisation. C’est refuser le compromis sur l’essentiel, tout en acceptant de négocier les chemins qui mènent au changement. Le plaidoyer ne négocie pas l’intérêt général ; il en négocie parfois les modalités, le langage, le rythme, les alliances jamais la finalité. Dès lors, plaider ne serait-il pas, malgré tout, une forme de négociation silencieuse ?
Raissa Sawo KOUADIO
Les opinions exprimées dans cet article n’engagent exclusivement que leur auteure et n’engage aucune autre structure.
En créant ce blog, je ne savais pas que j’avais entre mes mains un véritable outil de plaidoyer en faveur du changement et du développement du continent africain. J’espère que vous avez aimé ce contenu et que vous êtes désormais parmi les fidèles lecteurs. N’oubliez pas de vous abonner au blog et de nous suivre sur LinkedIn et Facebook.