
À une époque où les réseaux sociaux mettent souvent en lumière les grandes figures de l’activisme et du leadership, certaines initiatives plus discrètes rappellent qu’un changement collectif peut parfois naître de la volonté d’une seule personne.
Il y a quelques semaines, je découvrais, à travers les contenus du créateur ivoirien TOBEH, le cas de Mathias GUEI, une figure bien connue de nombreux habitants de Koumassi, une commune de la ville d’Abidjan. Celui qui se présente comme responsable de l’ONG Applaudir pour le Développement s’est donné pour mission de sensibiliser les populations aux questions d’hygiène et de salubrité dans sa commune. Avec des moyens limités mais une détermination visible, il est parvenu à influencer certains comportements et à faire de la propreté un sujet de discussion au sein de sa communauté.
Au-delà du personnage et des débats que ses méthodes peuvent parfois susciter, son initiative pose une question essentielle : jusqu’où l’action d’un individu peut-elle influencer un groupe, une communauté ou même une société ?
L’histoire regorge d’exemples où une seule personne a su déclencher une dynamique collective. De Rosa Parks, dont le refus de céder sa place dans un bus est devenu un symbole mondial de la lutte contre la ségrégation raciale, aux milliers de citoyens anonymes qui s’engagent chaque jour pour améliorer leur environnement, l’engagement individuel apparaît souvent comme le point de départ d’un changement plus large.

La jeunesse africaine semble avoir pleinement compris cette réalité. Partout sur le continent, de nombreux jeunes s’investissent dans des initiatives citoyennes, sociales ou communautaires avec la conviction que chaque action, même modeste, peut contribuer à transformer durablement leur environnement. Jesus AKA, jeune leader ivoirien en est la personnification.
Mais comment passer d’une initiative individuelle à un véritable mouvement collectif ? Quels sont les leviers, les obstacles et les opportunités qui permettent aux jeunes de devenir des acteurs du changement ?
Pour répondre à ces questions, InspireAndShine reçoit aujourd’hui Sarah Emmanuelle Toto, étudiante en droit et présidente fondatrice de Leader of Tomorrow, une organisation de jeunesse engagée dans le développement personnel, le leadership et l’engagement citoyen.
À travers cette interview, elle partage sa vision du rôle de la jeunesse africaine dans les transformations à venir et explique comment chaque citoyen peut, à son échelle, contribuer à faire évoluer sa communauté.
L’INTERVIEW
Bonjour Sarah, bienvenue sur InspireAndShine. C’est un véritable plaisir de faire ta rencontre. Selon toi, quel rôle la jeunesse africaine peut-elle jouer dans les grandes transformations à venir ?
Je pense que la jeunesse africaine doit être au cœur des transformations de notre continent. Nous sommes une génération qui a des idées, du potentiel, de la créativité et une grande capacité d’adaptation.
Mais nous devons passer d’une jeunesse qui observe les problèmes à une jeunesse qui participe activement à leur résolution. Cela commence par l’éducation, l’entrepreneuriat, l’engagement citoyen et la création d’initiatives qui répondent aux besoins de nos communautés.
L’Afrique ne se transformera pas uniquement grâce à ce que nous espérons, mais aussi grâce à ce que nous décidons de construire dès aujourd’hui.
Quels sont les principaux freins à la participation citoyenne des jeunes Africains ?
À mon avis, plusieurs facteurs expliquent cette situation : le manque d’information, les difficultés économiques, l’insuffisance de certaines opportunités, le manque de confiance en soi et, parfois, le sentiment que la parole des jeunes n’est pas suffisamment prise en compte.
Certains jeunes pensent que leur voix ne compte pas ou qu’ils doivent attendre d’occuper une position importante avant de contribuer au changement. Nous devons apprendre à transformer notre indignation en propositions concrètes. Critiquer une situation peut être légitime, mais il faut aussi réfléchir à ce que nous pouvons faire pour l’améliorer.
Les institutions, les associations et les décideurs ont également leur part de responsabilité : ils doivent créer de véritables espaces d’écoute et permettre aux jeunes de participer aux décisions qui les concernent.
Quel premier pas recommanderais-tu aux jeunes qui veulent agir, mais ne savent pas par où commencer ?
Je leur conseillerais de commencer avec ce qu’ils ont, là où ils sont, et avec les moyens dont ils disposent.
On pense souvent qu’il faut avoir de l’argent, des relations ou une grande visibilité pour avoir de l’impact. Pourtant, on peut commencer par sensibiliser quelques personnes, aider un élève, proposer une solution à un problème dans son quartier ou rejoindre une association.
À travers Leader of Tomorrow, j’apprends qu’il n’est pas nécessaire de commencer en grand pour faire quelque chose d’important. Il faut surtout commencer avec une vision claire, de la discipline et la volonté de servir.
Ne cherchez pas d’abord à être connus. Cherchez à être utiles.
Comment encourager l’engagement dans des contextes où les ressources et les opportunités sont limitées ?
Je pense qu’il faut d’abord changer notre manière de percevoir les ressources. Les moyens financiers sont importants, mais ils ne constituent pas les seules ressources dont nous disposons. Nous avons aussi nos compétences, notre temps, nos idées et notre capacité à collaborer.
Lorsqu’on manque de moyens, il faut apprendre à mutualiser ce que chacun possède, créer des partenariats et privilégier des actions réalistes.
Étant actuellement à San Pedro pour mes études, je comprends qu’il peut être plus difficile d’accéder à certaines opportunités lorsqu’on se trouve loin des grands centres d’activité. Mais cela doit aussi nous pousser à créer des opportunités autour de nous, sans négliger notre formation.
Le manque de moyens peut ralentir une initiative, mais il ne doit pas systématiquement nous empêcher de commencer.
Quelles initiatives citoyennes africaines illustrent la capacité d’un individu à inspirer un mouvement collectif ?
Il existe plusieurs exemples inspirants sur notre continent : les initiatives de nettoyage des quartiers, les campagnes de sensibilisation à la santé, les mouvements de solidarité envers les personnes vulnérables ou encore les jeunes qui mettent leurs compétences au service de l’éducation.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la capacité d’une personne à identifier un problème et à mobiliser d’autres personnes autour d’une solution.
Avec Leader of Tomorrow, nous avons notamment participé à une campagne de sensibilisation au cancer du sein dans un marché. Cette expérience nous a permis d’aller directement à la rencontre des populations.
Une initiative n’a pas besoin d’être immense pour être utile. Une personne peut lancer une idée, mais c’est sa capacité à fédérer les autres qui lui permet de devenir un mouvement collectif.
Les traditions africaines de solidarité et d’entraide peuvent-elles accélérer le changement social ?
Absolument ! La solidarité et l’entraide font partie des valeurs qui peuvent constituer une véritable force pour nos communautés.
Dans de nombreuses sociétés africaines, nous avons cette culture qui consiste à nous soutenir dans les moments difficiles, à partager les ressources et à contribuer collectivement à la résolution des problèmes.
Nous devons préserver ces valeurs tout en les adaptant aux défis actuels. La solidarité peut aussi prendre la forme du mentorat, du partage de compétences, de l’accompagnement des jeunes entrepreneurs ou de la mise en réseau des personnes qui souhaitent agir.
Dans une association, chacun doit comprendre que sa contribution compte. Le leadership ne consiste pas à tout faire seul, mais à permettre à chacun de participer à une vision commune.
Une communauté devient plus forte lorsque ses membres considèrent la réussite des autres comme une opportunité collective.
Quel rôle les femmes et les jeunes filles jouent-elles dans la mobilisation communautaire ?
Les femmes et les jeunes filles jouent un rôle essentiel. Elles sont présentes dans l’éducation, la santé, l’entrepreneuriat, les associations et de nombreuses initiatives de développement.
Cependant, leur contribution n’est pas toujours suffisamment reconnue et elles ne disposent pas toujours des mêmes possibilités de participer aux prises de décision.
En tant que jeune femme engagée dans le leadership associatif, je pense qu’il est important de montrer que les jeunes filles peuvent concevoir des projets, diriger des équipes, mobiliser des partenaires et contribuer aux transformations de leur communauté.
Au-delà des discours, nous devons leur donner accès à la formation, au financement, au mentorat et à des espaces où leur voix peut réellement compter.
Comment passer par exemple de la sensibilisation en ligne à une action concrète dans les communautés ?
Les réseaux sociaux sont de puissants outils de sensibilisation, mais ils ne doivent pas devenir une finalité.Il faut commencer par définir un objectif précis. Si nous lançons une campagne en ligne sur la santé, l’éducation ou l’environnement, nous devons réfléchir à la manière de traduire cette sensibilisation en actions sur le terrain : rencontres communautaires, campagnes de proximité, ateliers dans les établissements scolaires ou collaborations avec des acteurs locaux.
C’est tout le sens du travail que nous menons avec Leader of Tomorrow : utiliser la communication pour informer, mais aussi aller à la rencontre des populations.
Avoir beaucoup de vues ne signifie pas nécessairement avoir beaucoup d’impact. La véritable question est de savoir ce que notre message pousse les gens à comprendre, à changer ou à entreprendre.
Comment faire comprendre que le développement de l’Afrique n’est pas uniquement la responsabilité des gouvernements ou des partenaires internationaux ?
Je pense qu’il faut rappeler que le développement est une responsabilité partagée, même si tous les acteurs n’ont pas les mêmes responsabilités ni les mêmes moyens.
Les gouvernements doivent mettre en place des politiques publiques efficaces, garantir les droits des citoyens et créer des conditions favorables au développement. Les partenaires internationaux peuvent apporter des financements, de l’expertise et un accompagnement.
Mais les citoyens ont également un rôle à jouer : respecter les biens publics, participer à la vie de leur communauté, proposer des solutions, entreprendre et demander des comptes à leurs dirigeants.
L’engagement citoyen ne doit toutefois pas servir d’excuse aux autorités pour se décharger de leurs obligations. Il faut un équilibre entre la responsabilité individuelle, la mobilisation collective et la responsabilité des institutions.
Nous ne pouvons pas tout faire seuls, mais nous ne devons pas non plus croire que nous ne pouvons rien faire sans les autres.
Si chaque jeune Africain devait poser une action dès demain pour son pays ou sa communauté, laquelle recommanderiez-vous ?
Je recommanderais à chaque jeune d’identifier un problème concret dans son environnement et de poser au moins une action pour contribuer à le résoudre.
Cela peut être aider un jeune à apprendre, sensibiliser son entourage à une question importante, accompagner une personne dans une démarche, participer à une action citoyenne ou transmettre une compétence.
Je leur conseillerais également de ne pas rester seuls. Qu’ils trouvent deux ou trois personnes partageant la même volonté d’agir et qu’ils commencent ensemble.
Nous avons parfois tendance à attendre de grandes occasions pour nous engager, alors que les besoins sont déjà présents autour de nous.
Si chaque jeune décidait d’améliorer une petite chose dans sa communauté et le faisait avec constance, nous pourrions progressivement construire de grandes transformations.

Aujourd’hui, il est facile de penser qu’une seule personne ne peut pas faire la différence face aux nombreux défis de notre société. Pourtant, de nombreux changements commencent par une initiative individuelle. Une idée, un engagement ou une simple action peuvent inspirer d’autres personnes et créer une dynamique collective.
C’est toute la force du passage de l’individuel au collectif. Lorsqu’une personne agit, elle montre qu’un changement est possible. Lorsqu’elle en mobilise d’autres, son action prend une nouvelle dimension et peut avoir un impact durable.
À travers cet échange, notre invitée nous rappelle que l’engagement citoyen ne repose pas uniquement sur les institutions. Il dépend aussi de la volonté de chacun de s’impliquer, à son niveau, pour contribuer au bien commun.
Chère Sarah Emmanuelle Toto, InspireAndShine vous remercie pour ce partage d’expérience et pour votre engagement à travers Leader of Tomorrow. Votre parcours illustre parfaitement comment une conviction personnelle peut se transformer en action collective et inspirer d’autres jeunes à s’engager à leur tour.
Raissa Sawo KOUADIO
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