
Chaque année, des événements comme la Lagos Fashion Week démontrent que la mode africaine n’est plus seulement un espace de création et d’expression culturelle. Elle est devenue une industrie dynamique qui contribue à façonner les conversations autour du développement durable, de l’inclusion, de l’emploi des jeunes et de l’autonomisation des femmes.
À travers le continent, créateurs, mannequins, artisans, photographes et entrepreneurs participent à la construction d’un écosystème créatif qui génère des opportunités économiques tout en valorisant les identités africaines. Mais derrière les défilés, les campagnes et le rayonnement international de la mode africaine se posent également des questions essentielles : comment mieux protéger les talents ? Comment garantir des conditions de travail plus justes ? Comment faire de cette industrie un moteur de transformation sociale et de développement durable ?
Pour répondre à ces enjeux, de plus en plus d’acteurs du secteur s’engagent au-delà de leur métier.
Ils utilisent leur influence pour promouvoir les droits, encourager l’entrepreneuriat et contribuer à l’émergence d’une industrie plus responsable.
Dans cet entretien accordé à InspireAndShine, Irma Gneki, mannequin, beautypreneure, consultante stratégique et présidente de l’Union des Mannequins de Côte d’Ivoire (UMMCI), partage sa vision d’une mode africaine plus structurée, plus inclusive et davantage tournée vers l’impact social. À travers son parcours et son engagement, elle nous invite à réfléchir au rôle que l’industrie de la mode peut jouer dans la construction d’un avenir plus équitable pour les talents africains.
INTERVIEW
Cher Irma, Bienvenue sur InspireAndShine, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis Zomassa Aude Irma Gneki, mannequin, beautypreneure et consultante stratégique dans l’univers créatif. Mon parcours m’a permis de découvrir cette industrie de l’intérieur, notamment en tant que mannequin, mais aussi de comprendre les défis auxquels les professionnels peuvent être confrontés en matière de reconnaissance, de protection de leurs droits et de valorisation de leur travail.
Aujourd’hui, je suis présidente de l’Union des Mannequins de Côte d’Ivoire (UMMCI), une association à travers laquelle je m’engage pour une meilleure reconnaissance du métier de mannequin et pour l’amélioration des conditions de travail dans notre secteur. Je développe également MIA Image, une activité de conseil stratégique consacrée à la valorisation des talents et à la protection de leur image.
Au-delà de mes activités, je suis convaincue que la mode peut constituer un véritable levier de transformation sociale et économique. Mon ambition est de contribuer, à mon échelle, à une industrie africaine plus structurée, plus juste et plus respectueuse des personnes qui la font vivre.
L’Afrique est riche de ses cultures et de ses traditions vestimentaires. Comment la mode africaine peut-elle devenir un outil de transformation sociale et pas seulement d’expression culturelle ?
Pour moi, la mode africaine a un potentiel qui va bien au-delà de l’esthétique. Elle raconte notre histoire, notre identité et notre créativité, mais elle peut aussi contribuer à transformer concrètement les conditions de vie de nos communautés.
Je pense notamment à la place que nous accordons aux personnes qui font vivre cette industrie : les mannequins, les créateurs, les photographes, les stylistes et les artisans. Derrière chaque création, il y a des compétences, du travail et des personnes qui doivent pouvoir vivre dignement de leur activité.
C’est aussi ce qui m’a amenée à m’engager au sein de l’UMMCI. En tant que mannequin, j’ai compris qu’avoir de la visibilité ne signifie pas nécessairement être reconnue professionnellement ou bénéficier de conditions de travail justes. Il est donc important que notre industrie progresse sur ces questions.
À mon sens, la transformation sociale commence lorsque nous passons de la simple célébration de notre culture à des actions concrètes : mieux rémunérer les talents, protéger leurs droits, faciliter leur accès à la protection sociale et leur permettre de participer aux décisions qui concernent leur métier.
La mode peut également offrir des opportunités économiques aux jeunes et aux femmes, tout en valorisant nos savoir-faire locaux. Mais pour cela, nous devons construire une industrie plus structurée, dans laquelle la créativité s’accompagne de responsabilité.
Je dirais donc que la mode africaine ne doit pas seulement être admirée ; elle doit aussi permettre à ceux qui la font vivre de leur talent, de défendre leurs droits et de contribuer au développement de leur société.
Dans l’univers de la mode, il y a eu de nombreux scandales et abus. Comment les mannequins les plus expérimentés pourraient-ils protéger les plus jeunes et créer un environnement de mode plus sûr ?
Je pense que les mannequins expérimentés ont un rôle important à jouer dans la protection des plus jeunes, parce qu’ils connaissent les réalités du métier et peuvent les aider à mieux comprendre les risques auxquels ils peuvent être exposés.
Lorsqu’on débute dans le mannequinat, on peut être tellement enthousiaste à l’idée de décrocher un contrat ou de travailler avec une grande marque que l’on ne prend pas toujours le temps de vérifier toutes les conditions. C’est pourquoi il est important de transmettre son expérience, d’expliquer les droits des mannequins et de les encourager à poser des questions avant d’accepter une collaboration.
À travers mon engagement à l’UMMCI, je défends l’idée que les mannequins ne doivent pas rester seuls face aux difficultés qu’ils rencontrent. Nous avons besoin d’une meilleure information sur les contrats, le droit à l’image, les rémunérations et les conditions de travail. Il est également essentiel que les plus jeunes sachent vers qui se tourner lorsqu’ils sont confrontés à une situation abusive.
Mais la responsabilité ne doit pas reposer uniquement sur les mannequins expérimentés. Les agences, les marques, les organisateurs de défilés et les autres professionnels du secteur doivent également contribuer à créer un environnement où la sécurité et la dignité des personnes sont respectées. Pour moi, il faut passer d’une culture où chacun apprend à se protéger seul à une culture où les professionnels se sentent responsables les uns des autres.
Le talent ne devrait jamais obliger quelqu’un à accepter l’inacceptable. Aucun mannequin ne devrait avoir à choisir entre protéger sa dignité et poursuivre sa carrière.
Comment les différents acteurs de la mode peuvent-ils utiliser leur influence pour lutter contre des enjeux comme les violences basées sur le genre, les mariages précoces ou les inégalités ?
Je pense que la mode possède une force particulière : elle attire l’attention, influence les comportements et peut faire entendre des voix qui ne sont pas toujours suffisamment écoutées.
Mais pour moi, l’influence ne doit pas se limiter au nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux ou à la visibilité d’une personnalité. Elle doit aussi se mesurer à notre capacité à susciter une prise de conscience et à encourager des changements positifs dans la société.
Les mannequins, les créateurs, les marques et les influenceurs peuvent utiliser leur visibilité pour sensibiliser le public aux violences basées sur le genre, aux mariages précoces et aux discriminations. Ils peuvent soutenir des associations spécialisées, relayer des campagnes de sensibilisation et participer à des initiatives qui donnent la parole aux personnes concernées.
Je pense également qu’il faut regarder ce qui se passe au sein même de notre industrie. Nous ne pouvons pas prétendre défendre les droits des femmes à l’extérieur si nous ne veillons pas à ce que les femmes qui travaillent dans la mode soient elles-mêmes respectées, rémunérées équitablement et protégées contre les abus.
C’est une conviction qui rejoint mon engagement au sein de l’UMMCI. Je souhaite contribuer à un environnement dans lequel les mannequins connaissent leurs droits et peuvent exercer leur métier dans de meilleures conditions.
Enfin, je crois que nous devons être cohérents entre les messages que nous diffusons et les pratiques que nous encourageons. Une marque qui défend l’égalité doit également veiller à la manière dont elle traite les personnes avec lesquelles elle travaille.
Pour moi, la véritable influence ne consiste pas seulement à être vu, mais à utiliser sa visibilité pour faire avancer une cause qui nous dépasse.
La mode africaine est aujourd’hui reconnue à l’international. Comment cette visibilité peut-elle bénéficier aux communautés locales ?
Je pense que la reconnaissance internationale de la mode africaine constitue une véritable opportunité, mais nous devons nous assurer que ses retombées profitent également aux personnes qui font vivre cette industrie sur le continent. En tant que mannequin, j’ai eu l’occasion d’évoluer dans le milieu professionnel à l’international, notamment en Afrique du Sud, tout en poursuivant ma carrière en Côte d’Ivoire. Cette expérience m’a permis de mieux comprendre l’importance de la visibilité, mais aussi les enjeux liés à la reconnaissance et à la valorisation du travail des talents.
Lorsqu’un créateur africain est mis en avant à l’international, cela peut ouvrir des portes à de nombreux autres professionnels : mannequins, photographes, maquilleurs, stylistes, artisans et équipes de production. Cette visibilité peut créer des emplois, attirer des collaborations et encourager les investissements dans nos industries créatives.
Cependant, il ne suffit pas que nos créations soient admirées à l’étranger. Il faut aussi que les professionnels africains puissent négocier des contrats équitables, être correctement rémunérés et bénéficier d’une juste reconnaissance de leur contribution. C’est notamment ce qui motive mon engagement à l’UMMCI et mon travail autour de la valorisation stratégique des talents avec MIA Image. Je crois que nous devons apprendre à mieux protéger nos droits, notre image et la valeur de notre travail.
Pour moi, l’enjeu est de passer de la visibilité à la création de valeur durable.
La mode africaine aura véritablement gagné lorsque son succès international contribuera aussi à l’autonomie économique et au développement des communautés qui la font vivre.
Quel rôle les femmes entrepreneures du secteur de la mode jouent-elles dans le développement économique du continent ?
Je pense que les femmes entrepreneures jouent un rôle essentiel dans le développement économique de l’Afrique, notamment parce qu’elles participent à la création d’activités, d’emplois et de nouvelles opportunités.
Dans le secteur de la mode, les femmes interviennent à plusieurs niveaux : elles créent des marques, dirigent des entreprises, développent des activités artisanales, travaillent comme mannequins ou accompagnent les talents dans leur évolution professionnelle.
Être une femme leader, ce n’est pas seulement réussir individuellement. C’est aussi contribuer à créer les conditions permettant à d’autres femmes de développer leur potentiel et de construire leur propre indépendance.
À quoi ressemblerait, selon vous, une industrie de la mode africaine pleinement engagée ?
Ma vision est celle d’une industrie de la mode africaine plus structurée, plus inclusive et plus respectueuse des personnes qui la font vivre.
Pour moi, l’avenir de la mode africaine ne se mesure pas uniquement à sa visibilité sur les podiums internationaux, mais aussi à sa capacité à créer des opportunités, à protéger les personnes et à générer une prospérité partagée. C’est cette évolution que je souhaite contribuer à construire, à mon échelle, à travers mon engagement associatif et mon travail auprès des talents.
Votre mot de fin
Je crois profondément que la mode peut être bien plus qu’un secteur créatif : elle peut devenir un espace de progrès social, d’autonomisation économique et de reconnaissance des talents africains. Pour y parvenir, nous devons faire en sorte que la créativité s’accompagne de responsabilité et que le succès de notre industrie profite également aux personnes qui la font vivre.
C’est à cette transformation que je souhaite contribuer, avec la conviction que chaque initiative, chaque prise de parole et chaque action concrète peuvent participer à la construction d’une industrie de la mode plus juste, plus inclusive et plus durable.

La mode est souvent perçue comme un univers d’esthétique, de tendances et d’expression artistique. Pourtant, derrière les podiums, les collections et les campagnes se trouvent des femmes et des hommes dont le travail contribue à façonner des opportunités économiques, à valoriser des savoir-faire et à faire évoluer les mentalités.
À l’heure où la mode africaine connaît un rayonnement international croissant, une question s’impose : comment cette industrie peut-elle aller au-delà de l’influence et devenir un véritable moteur de transformation sociale ? La réponse se trouve peut-être dans la capacité des acteurs du secteur à utiliser leur visibilité pour défendre les droits, promouvoir l’inclusion et créer davantage d’opportunités pour les communautés qu’ils représentent.
À travers cet échange, notre invitée nous rappelle que la mode ne se résume pas à ce qui est présenté sur les podiums. Elle est aussi un espace d’engagement, de plaidoyer et de responsabilité collective, où chaque acteur peut contribuer à bâtir une industrie plus équitable, plus inclusive et plus respectueuse des personnes qui la font vivre.
Chère Irma Gneki, InspireAndShine vous remercie pour ce partage d’expérience et pour votre engagement en faveur de la reconnaissance et de la protection des talents de l’industrie de la mode. Votre parcours illustre avec conviction comment la mode peut devenir un levier d’autonomisation, de création d’opportunités et de changement social au service des communautés africaines.
Raissa Sawo KOUADIO
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