Influencer les décisions, protéger l’environnement, défendre l’Afrique

Nous sommes dans les années 90. Vous êtes Ogoni, originaire d’un village appelé Ogoniland, une minorité ethnique vivant au cœur d’un territoire longtemps convoité dans la région du delta du Niger. Comme vos ancêtres, vous avez grandi sur ces terres et vu défiler de grandes compagnies venues exploiter un trésor enfoui sous votre sol: le pétrole.
Partenariat gagnant-gagnant ? Non! Malheureusement, dans cette histoire, un seul camp ressort gagnant et ce n’est pas le vôtre. La raison: vos terres agricoles, vos rivières et mangroves sont désormais contaminées. Ce trésor, qui aurait dû être une source d’abondance pour votre peuple, est devenu l’origine de vos souffrances et de la dégradation de vos conditions de vie.
Enfant, vous regardiez impuissant vos proches tomber malades et leur revendications passées sous silence. Devenu adulte, et écrivain, vous décidez d’utiliser votre plume comme une arme de plaidoyer pour protéger l’environnement et défendre votre communauté.
Cette histoire, c’est l’affaire Ogoni. Et cet enfant devenu écrivain s’appelait Ken Saro-Wiwa.
Cette affaire n’est pas un cas isolé, et des « affaires Ogoni », il en existe malheureusement plusieurs. Pollutions, toxines, gaz à effet de serre… la question environnementale et climatique demeure l’une des urgences majeures de ce siècle.

En Afrique, la jeunesse se lève, et les médias s’érigent de plus en plus en puissants instruments de plaidoyer.
Cette semaine, dans « Analyses », nous parlerons : Jeunesse africaine, médias et climat : influencer les décisions, protéger l’environnement, défendre l’Afrique avec Fatou Kiné Ndoye Faye, jeune militante sénégalaise.

Analyse
Chère invitée , Bienvenue sur InspireAndShine ! Pouvez-vous vous présenter en quelques mots s’il vous plait ?
Merci InspireAndShine ! Je me nomme Fatou Kiné Ndoye Faye, digital French expert à Greenpeace Africa. Je suis militante pour l’environnement, coordinatrice de l’association Éco Jeunes Sénégal et championne à One Campaign.
Que pensez-vous du thème objet de notre analyse » Jeunesse africaine, médias et climat : influencer les décisions, protéger l’environnement, défendre l’Afrique » ?
Le sujet est à la fois pertinent et profondément ancré dans les enjeux contemporains. Pour mieux en saisir la portée, arrêtons‑nous sur les notions qui le composent : jeunesse africaine, médias, climat et défense de l’ Afrique.
D’abord, on évoque souvent la jeunesse comme une « génération future » à préparer. Pourtant, cette génération est déjà en première ligne : au cœur des crises climatiques et des réponses qui émergent. Elle n’attend ni permission ni validation. Elle s’organise, alerte, mobilise, portée par une perception directe, locale et humaine de la crise. Cette jeunesse n’est donc pas le futur : elle est le présent. Elle vit les inondations, les vagues de chaleur, l’insécurité alimentaire, la pollution plastique, l’érosion des côtes et l’ensemble des bouleversements qui redessinent aujourd’hui les territoires africains.
Ensuite, les médias notamment le numérique se sont imposés comme de véritables espaces de pouvoir. Ils peuvent non seulement rendre visibles certaines luttes, mais les hisser au rang d’enjeux majeurs du débat public. En Afrique, les médias et les réseaux sociaux offrent ainsi à la jeunesse un levier inédit : celui de reprendre la maîtrise du récit climatique, de parler à partir des réalités vécues, des communautés affectées, plutôt que de se laisser enfermer dans des narratifs produits ailleurs, souvent éloignés du vécu local.
Enfin, protéger l’environnement en Afrique ne relève ni du luxe ni d’une préoccupation abstraite : c’est une question de justice, de dignité et de souveraineté. Défendre l’ Afrique, c’est refuser que les décisions climatiques se prennent sans les Africains, et que des solutions soient imposées sans considération pour les contextes, les savoirs ou les besoins spécifiques des populations.
Ce thème est donc d’une pertinence incontestable, car il relie une idée simple, mais essentielle : influencer les décisions, ce n’est pas seulement protester. C’est aussi maîtriser l’information, façonner le récit et peser sur l’opinion publique. C’est, en somme, reprendre le pouvoir sur l’avenir.
Quel est, selon vous, le rôle actuel de la jeunesse africaine dans la lutte contre le changement climatique ?
La jeunesse africaine n’est plus spectatrice : elle est engagée, responsable et déterminée à protéger ses communautés et construire un avenir durable.
À travers l’ Assemblée générale des jeunes africains sur le climat (AYCA), nous partageons les problèmes vécus par nos communautés : déforestation, érosion des côtes, épuisement des ressources. Ensemble, nous analysons ces réalités et co-construisons des solutions adaptées : agriculture durable, restauration des écosystèmes, protection des zones côtières, énergies renouvelables, économie circulaire.
Nous identifions ensuite des priorités communes et portons ces messages devant les dirigeants africains, pour que le continent parle d’une seule voix dans les forums internationaux.
Comment percevez-vous la responsabilité des jeunes face aux enjeux environnementaux ? Voyez-vous un réel intérêt pour cette question?
En Afrique centrale, des jeunes s’engagent pour protéger les forêts du bassin du Congo, deuxième poumon de la planète, menacées par la déforestation et l’exploitation pétrolière. Ancrés dans leurs territoires, ils défendent leurs terres et agissent pour préserver une biodiversité essentielle à l’équilibre climatique mondial, tout en protégeant les peuples autochtones qui l’habitent depuis leurs ancêtres.
En Afrique de l’Ouest, les jeunes portent la voix des communautés côtières affectées par la pêche destructrice. Ils dénoncent les pratiques des chalutiers étrangers qui épuisent les ressources marines et compromettent les moyens de subsistance de millions de familles dépendantes de la pêche artisanale.
En Côte d’Ivoire, des initiatives menées par des jeunes comme l’ONG Blue luttent contre la pollution plastique qui dégrade les plages et les écosystèmes marins. À travers des actions de nettoyage et de sensibilisation, ils mobilisent les communautés et encouragent des changements durables de comportement.
Au Tchad, des jeunes se réunissent pour faire face à l’assèchement du lac Tchad, en menant des actions de sensibilisation et de mobilisation afin de préserver cette ressource vitale et de garantir l’accès à l’eau pour des millions de personnes.
Ces exemples illustrent une réalité forte: la jeunesse africaine agit concrètement pour protéger l’environnement, ses ressources naturelles et l’avenir de ses communautés.
Quels obstacles limitent aujourd’hui leur influence sur les décisions politiques liées au climat ?
La jeunesse africaine rencontre trois obstacles majeurs pour influencer les décisions climatiques : l’accès limité aux lieux de décision, le manque de ressources et d’outils pour se faire entendre, et la pression des intérêts économiques qui ignorent souvent les communautés locales. Ces barrières freinent l’impact réel de leurs actions, même si elles sont déjà décisives sur le terrain.

Les réseaux sociaux sont-ils un levier efficace pour mobiliser la jeunesse africaine ? Quels types de contenus ont le plus d’impact pour sensibiliser ?
Oui. Les réseaux sociaux permettent de diffuser rapidement des informations, de mobiliser des communautés et de créer une pression visible sur les décideurs, là où les médias traditionnels n’atteignent pas toujours la jeunesse.
Les contenus visuels et immersifs fonctionnent le mieux : vidéos courtes, reportages terrain, témoignages des communautés, car ils rendent les enjeux concrets et montrent l’impact direct sur les populations.
Comment la jeunesse peut-elle influencer les politiques publiques en matière de climat ?
En mettant en lumière les réalités vécues sur le terrain et en les portant dans l’espace public et médiatique, tout en participant activement aux consultations, dialogues et forums politiques, la jeunesse transforme ses constats et revendications en pressions collectives et recommandations concrètes à l’attention des décideurs. Elle peut également utiliser des pétitions, qui permettent de mobiliser l’opinion publique à l’échelle nationale, continentale et mondiale, de montrer l’ampleur du soutien citoyen et de faire pression sur les décideurs pour qu’ils prennent des mesures concrètes.
Pouvez-vous citer des exemples de campagnes réussies menées par des jeunes Africains ?
Absolument !
En Mauritanie, la mobilisation coordonnée des jeunes, soutenue par l’ONG Greenpeace Africa et plusieurs organisations locales, a permis de faire fermer une grande partie des usines de farine de poisson, responsables de l’épuisement des stocks de pélagiques et d’une menace croissante sur la sécurité alimentaire. Cette action collective a créé un précédent majeur et impulsé une dynamique nouvelle en faveur de la protection des océans et des moyens de subsistance des communautés côtières.
Au Kenya, des jeunes se sont mobilisés pour protéger les semences autochtones face à l’emprise des multinationales. Avant une décision historique de la Haute Cour du Kenya rendu le 27 novembre 2025, une famille pouvait être arrêtée pour avoir simplement partagé des semences traditionnelles. Ces jeunes ont décidé de changer cette réalité et ont transformé leur mobilisation en victoire juridique et sociale pour les communautés agricoles.
Plus récemment, le Traité mondial sur les océans, entré en vigueur le 17 janvier 2026, a été précédé par la mobilisation de milliers de jeunes Africains signant des pétitions et mobilisant leurs pairs.
Ces luttes sont aujourd’hui reconnues comme une victoire pour l’ Afrique, le monde et la planète. Je suis convaincue que le traité sur le plastique sera bientôt une nouvelle campagne gagnée, grâce à l’engagement actif et déterminé de la jeunesse africaine.
Quels partenariats renforcent le pouvoir d’action des jeunes ?
Les partenariats avec des ONG locales, et internationales, institutions publiques et médias indépendants permettent de combiner expertise technique, visibilité médiatique et accès aux décideurs, augmentant l’impact des actions des jeunes.
Comment intégrer la dimension climatique dans les projets de développement communautaire ?
Il est possible d’intégrer la dimension climatique dans les projets de développement communautaire en évaluant systématiquement les impacts environnementaux locaux, en associant les communautés à la conception des projets et en priorisant des solutions durables et adaptées aux besoins locaux.
Comment la jeunesse africaine peut-elle défendre les intérêts du continent?
La jeunesse africaine a un rôle essentiel à jouer pour défendre les intérêts du continent au sein des instances internationales. Elle doit porter la voix de l’ Afrique dans toute sa diversité, en exprimant clairement les besoins et les priorités des communautés locales. En mettant en avant des solutions concrètes, ancrées dans les réalités africaines, elle contribue à faire en sorte que les décisions mondiales reflètent non seulement les enjeux globaux, mais aussi ce qui est réellement pertinent, faisable et bénéfique pour le continent.
Quels récits ou narratifs devraient être amplifiés pour valoriser l’Afrique comme acteur clé dans la transition écologique ?
Les récits qui montrent que l’ Afrique innove malgré les contraintes et propose des solutions adaptées aux réalités locales.
Le Sénégal a lancé des bus 100 % électriques à Dakar, réduisant les émissions et modernisant la mobilité urbaine. Parallèlement, la ferme éolienne de Taiba N’Diaye, la plus grande d’ Afrique de l’Ouest, produit de l’électricité renouvelable et renforce la part des énergies propres dans le pays.
L’ Éthiopie mène la transition verte avec hydroélectricité, solaire et éolien, améliorant l’accès à l’électricité tout en réduisant son empreinte carbone.
Au Niger et à Djibouti, des centrales solaires et éoliennes sécurisent l’électricité tout en créant des emplois.
Ces récits montrent que le continent n’est pas seulement affecté par le climat, mais qu’il propose des solutions concrètes, générant innovation, emplois et modèles durables pour le monde entier.
Un dernier mot?
La jeunesse africaine est déjà sur le terrain. Lui donner les moyens de s’exprimer et de peser sur les décisions climatiques, c’est protéger l’environnement, les communautés et la souveraineté du continent. Résilience et audace sont les mots qui nous définissent.

La question environnementale et climatique est une urgence. Une urgence collective, car ses conséquences sont partagées par tous. En Afrique, les jeunes en prennent de plus en plus conscience. Ils se lèvent, plaident, unissent leurs voix pour protéger Mère Terre.
D’Abidjan à Dakar, d’Addis‑Abeba à Nairobi, de Lomé à Casablanca, des initiatives émergent et s’affirment. Les réseaux sociaux deviennent de véritables armes citoyennes. La jeunesse les maîtrise et sait en faire un outil puissant pour se faire entendre, mobiliser et fédérer les efforts autour d’un même objectif : bâtir une planète plus saine, pour elle et pour les générations futures.
Plus qu’une simple prise de conscience, le continent voit émerger des initiatives et des solutions concrètes : la transition verte, le développement de centrales solaires et éoliennes pour une énergie propre, la lutte contre la pollution plastique, le soutien aux communautés agricoles, ainsi que la protection des stocks pélagiques essentiels. Autant d’actions qui témoignent des efforts engagés à travers l’Afrique pour bâtir un avenir durable et résilient.
Chère Kiné, InspireAndShine vous remercie pour votre contribution à cette analyse. Comme elle, vous pouvez vous aussi partager votre expertise sur des sujets au cœur de la transformation sociale en Afrique. Pour cela, envoyez-nous votre biographie à l’adresse suivante : contact@iinspireandshine.com.
InspireAndShine
Votre blogueuse

En créant ce blog, je ne savais pas que j’avais entre mes mains un véritable outil de plaidoyer en faveur du changement et du développement du continent africain. J’espère que vous avez aimé ce contenu et que vous êtes désormais parmi les fidèles lecteurs. N’oubliez pas de vous abonner au blog et de nous suivre sur LinkedIn et Facebook.
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