Enjeux, impacts et perspectives pour des sociétés plus justes et inclusives

Nous sommes en 1983. Vous avez 19 ans, vous vous appelez Henry, vous êtes un jeune Afro-Américain, issu d’un milieu modeste, et après une journée ordinaire, des policiers débarquent chez vous. Ils vous invitent, ainsi que votre jeune frère Leon, âgé de seulement 15 ans, à les suivre au poste. Vos proches sont désemparés et ne comprennent pas ce qui se passe.
Les faits reprochés sont terribles.
On vous accuse d’être impliqué dans l’affaire qui a secoué, quelques heures plus tôt, la petite communauté à laquelle vous appartenez : le viol et le meurtre d’une fillette de 11 ans dans un champ de tabac.
Au commissariat, vous êtes interrogés pendant des heures, sans aucune assistance juridique. Vous ignorez vos droits fondamentaux, notamment celui d’avoir un avocat. Cette ignorance devient une faille exploitée par les autorités. La ville est bouleversée par ce crime, et les enquêteurs subissent une pression énorme pour trouver un coupable, au risque d’être jugés incompétents.
Sous une pression psychologique écrasante, sans défense solide, on vous pousse à avouer un crime que vous n’avez jamais commis. Ces aveux forcés scellent votre destin : vous êtes condamné. Vous êtes envoyé dans le couloir de la mort, Leon en prison à vie. Puis, des décennies plus tard, en 2014, la vérité éclate. Des tests ADN révèlent que vous n’êtes pas responsables. Après 31 ans derrière les barreaux, vous êtes enfin libérés.
Cette histoire est celle des frères McCollum, symbole tragique des conséquences du non-accès aux droits.
Malheureusement, ce cas n’est pas isolé. Des Henry et des Leon, il en existe partout dans le monde. Des libertés volées, des biens arrachés, des familles détruites : voici les conséquences d’un accès inéquitable à la justice.
Selon une étude de la World Justice Project: « Dans 70 % des pays, les populations pauvres ont davantage de problèmes juridiques et moins de moyens d’y répondre. ».
Et bien au-delà, ces populations, en plus de manquer d’accompagnement juridique, sont frappées par une méconnaissance de leurs droits les plus fondamentaux, les rendant encore plus sujettes aux abus.
Comment faciliter l’accès au droit pour tous ?
Pour cette première analyse, de l’année 2026, InspireAndShine reçoit Corinne THIO. Avec elle, nous parlerons enjeux, impacts et perspectives de l’accès au droit pour tous dans la construction de sociétés plus justes et inclusives.

Analyses
Bienvenue sur InspireAndShine, c’est un immense plaisir pour le blog de vous recevoir. Avant tout propos, qui est Corinne THIO ?
C’est un plaisir partagé d’être sur inspireAndShine. Je suis Corinne THIO, juriste en entreprise, créatrice de contenus Linkedin et TikTok, blogueuse engagée dans la vulgarisation du droit, et actuellement auditrice en fin de parcours de Master 2 fiscalité des entreprises.
Durant mon passage en fac de droit et de par mes expériences, j’ai très tôt compris que lorsque le droit est méconnu ou incompris par les citoyens, ceux- ci demeurent vulnérables et en proie face aux injustices et aux inégalités tant structurels qu’institutionnelles. Beaucoup renoncent à leurs droits non pas par manque de volonté, mais par manque d’information claire et accessible. C’ est ce constat qui m’a poussée à créer le blog « ClairDroit », un espace pensé pour expliquer le droit simplement, sans jargon inutile, et le rendre compréhensible par tous, indépendamment de leurs domaines et de leurs profils. Parallèlement, je suis Représentante régionale pour l’ Afrique de l’ Ouest au sein de l’AfronomicsLaw Academic Forum, où je m’instruis et contribue à la discussion sur les questions de droit économique international.
A côté de cette casquette purement juridique, je suis une bénévole engagée dans les questions environnementales et j’occupe à cet effet, le poste de secrétaire générale adjointe à l’ONG BLUE Côte d’Ivoire.

Comment définiriez-vous l’accès au droit, et pourquoi est-il essentiel dans une société moderne ?
Avant de définir l’accès au droit, il convient de rappeler ce qu’est le droit.
Pris dans son sens objectif, le droit désigne l’ensemble des règles qui organisent la vie en société et visent à assurer la justice et la sécurité juridique. Pris dans son sens subjectif, il renvoie aux privilèges reconnus à un individu lui permettant d’agir dans son propre intérêt. Dès lors, l’accès au droit peut s’entendre comme étant la capacité pour chaque citoyen, de connaître ces règles, de les comprendre et de pouvoir effectivement se prévaloir des droits qui lui sont reconnus. Dans une société moderne où le droit est partout (logement, travail, famille, éducation, numérique…), l’ accès au droit est essentiel, étant le garant de la justice, de l’équité, ainsi qu’un instrument de prévention des inégalités et de l’anarchie dans un sens général.
Quels sont selon vous les principaux obstacles qui empêchent encore de nombreux citoyens d’accéder à leurs droits?
Les principaux obstacles sont principalement de deux ordres : les obstacles liés à l’information juridique et celles d’ordre institutionnel et psychologique.
Le premier frein reste le manque d’information claire et accessible. Il faut dire que le droit est encore très peu vulgarisé. L’ essentiel de l’information juridique se trouve dans des codes, des textes de loi ou des ouvrages spécialisés, rédigés dans un langage technique difficilement compréhensible pour les non- praticiens du droit. Lorsqu’on est étranger à ce jargon, comprendre ses droits devient rapidement un parcours décourageant.
Il paraît également judicieux de se pencher sur le coût de l’information juridique. Toutes les ressources ne sont pas gratuites, et le recours à un professionnel du droit pour une consultation ou un avis juridique n’est pas toujours à la portée de tous.
À ces difficultés s’ajoute également la peur des institutions judiciaires. Pour de nombreux citoyens, la justice apparaît comme lointaine, complexe et intimidante. Cette crainte dissuade très souvent d’engager des démarches même lorsque des droits ont été manifestement bafoués. Dans certaines situations, cette peur est exacerbée par une perte de confiance dans l’institution judiciaire, nourrie par des injustices perçues ou vécues, qui conduisent la majorité à considérer la justice comme un leurre, et le droit comme inutile dans la pratique.
Dans la même veine, il est important de noter le nombre insuffisant d’avocats en côte d’ivoire (495 environ) face à une population estimée à plus de 32,8 millions d’habitants. Cette réalité atteste que l’accès à une représentation légale semble utopique pour bon nombre d’ivoiriens.
Toutefois, il convient de noter les efforts de plus en plus visibles en matière de vulgarisation juridique. De nombreux jeunes créateurs de contenus s’investissent aujourd’hui pour sensibiliser les « profanes » et rendre le droit beaucoup plus compréhensible. Des plateformes comme LOIDICI offrent également un large éventail de ressources accessibles pour s’informer et mieux comprendre ses droits.
Quelles populations sont aujourd’hui les plus vulnérables face au manque d’information juridique ?
Les communautés rurales restent parmi les plus vulnérables face au manque d’information juridique. Cela peut s’expliquer par le faible accès à une éducation de qualité, à Internet et à des structures d’information juridique, qui renforcent leur éloignement du droit et limitent leur capacité à connaître, à comprendre et à se prévaloir de leurs droits.
À cette fracture territoriale s’ajoute souvent un éloignement physique des institutions notamment des tribunaux, des cabinets d’avocats, de conseil et des organismes d’aide juridique. Ceux- ci sont majoritairement concentrés dans les centres urbains. Pour de nombreux citoyens vivant en zone rurale, faire valoir ses droits suppose des déplacements coûteux, longs et parfois décourageants.
Par ailleurs, l’information juridique qui circule reste souvent approximative et/ou incomplète, ce qui favorise la désinformation et les abus. Dans ces contextes, beaucoup préfèrent régler leurs litiges de manière informelle, parfois au détriment de leurs propres droits.
Cependant, il convient tout de même de reconnaître certains efforts notables. Lors du Conseil des ministres tenu le 30 juillet 2025, le gouvernement ivoirien a adopté un décret marquant une avancée importante en matière d’accès à la justice. Dans le cadre de la mise en œuvre de la loi n°2025-219 du 28 mars 2025 portant organisation des juridictions, trente-cinq (35) sections détachées de tribunaux de première instance ont été érigées en tribunaux de première instance à part entière.
Le décret permet une meilleure proximité judiciaire en rapprochant les juridictions des justiciables, notamment dans les zones moins couvertes, ce qui réduit les coûts ainsi que les délais liés aux déplacements.
En quoi l’accès au droit contribue-t-il à la justice sociale et à la réduction des inégalités ?
L’accès au droit constitue l’un des leviers les plus puissants de la justice sociale, car il agit directement sur les rapports de force au sein de la société. Lorsqu’un individu ignore ses droits ou ne sait pas comment les exercer, il se trouve en situation de vulnérabilité, même face à des situations manifestement injustes. À l’inverse lorsqu’il est informé et outillé, il retrouve une capacité d’action et sa légitimité d’ester en justice.
Pour comprendre aisément, prenons un cas concret fréquent dans la vie quotidienne : Une travailleuse est licenciée sans préavis ni indemnité et sans explication formelle. Faute de connaissance de ses droits et par crainte de la justice, elle accepte la situation étant d’ores et déjà convaincue qu’elle n’a aucun recours. Ce renoncement n’est qu’une conséquence directe d’un manque d’accès à l’information juridique. Ce genre de cas, j’en ai vu largement dans mes fonctions en tant que juriste. Et même lorsque ces personnes sont conseillées sur la procédure à suivre, la peur des institutions judiciaires et l’idée selon laquelle la justice n’est qu’une perte de temps, les dissuadent de faire valoir leurs droits. Tout cela contribue à perpétuer les abus, les inégalités et les injustices.
Toujours dans notre exemple, lorsque cette même travailleuse bénéficie d’un accès minimal au droit par une information vulgarisée et un accompagnement structuré lui garantissant une issue favorable, le rapport de force change immédiatement. Elle comprend que la situation est illégale et agit de manière progressive. Bien souvent, le simple fait de formuler une demande claire ou d’engager une démarche formelle suffit à rétablir un certain équilibre, sans même aller jusqu’au contentieux. L’accès au droit joue ici un rôle préventif et correctif.
Pour ma part, je pense fermement qu’au- delà de ses effets juridiques, l’accès au droit produit un impact profondément humain. Il redonne confiance, restaure la dignité et transforme la citoyenneté théorique en une citoyenneté réelle.

Quel rôle jouent l’éducation juridique et la sensibilisation citoyenne dans ce domaine ?
L’ éducation juridique et la sensibilisation sont au cœur de l’accès au droit. Leur rôle n’est pas de transformer chaque citoyen en juriste, mais de leur donner les clés essentielles pour comprendre leurs droits, reconnaître les situations d’abus et savoir vers qui se tourner. Globalement, l’éducation juridique et la sensibilisation ont pour rôle de réduire la dépendance à l’égard des intermédiaires du droit, limiter les abus fondés sur l’ignorance et permettre un rééquilibre dans les rapports de force par voie de conséquence.
Les services d’aide juridique actuels sont-ils suffisants et adaptés aux réalités des populations ?
Avant de répondre à la question, il me paraît judicieux de faire le départ entre l’aide judiciaire et l’aide juridique, deux notions souvent confondues.
L’aide judiciaire désigne le mécanisme par lequel l’État prend en charge tout ou partie des frais liés à une procédure judiciaire (honoraires d’avocat notamment, etc.), pour les personnes disposant de faibles ressources. Elle intervient donc essentiellement devant le juge lorsque le contentieux est déjà engagé, ou hors contentieux pour la réalisation d’actes conservatoires. L’aide juridique quant à elle, est plus large et plus préventive ; elle consiste à informer, orienter et conseiller les personnes sur leurs droits et obligations, avant même tout procès.
En Côte d’Ivoire, malgré les efforts consentis, les services d’aide judiciaire ne sont pas encore pleinement suffisants ni adaptés aux besoins actuels. Ils souffrent en effet d’une couverture géographique limitée et de lenteurs administratives. En pratique, pour qu’une personne bénéficie de l’aide judiciaire, celle- ci doit satisfaire à une certaine procédure qui peut s’avérer fastidieuse pour certains, d’autant plus que beaucoup de personnes évoluent dans le secteur informel et ne disposent pas toujours des documents exigés pour constituer un dossier complet selon les standards juridiques classiques. De plus, quand bien même qu’on soit éligible à l’aide judiciaire, on peut se retrouver à attendre longtemps avant la désignation d’un avocat, faute de professionnels disponibles en nombre suffisant. Cette situation est encore plus critique hors de la capitale où l’accès aux juridictions et aux avocats est déjà restreint.
À cela s’ajoute un manque de visibilité et de communication. En effet, beaucoup ignorent tout simplement l’existence de l’aide judiciaire, les conditions pour en bénéficier et les démarches à suivre. D’autres, découragés par la complexité des procédures ou par des expériences négatives relayées autour d’eux, doutent de sa réelle efficacité. Même lorsque le service est gratuit, les coûts indirects liés aux déplacements ou autres contraintes deviennent des obstacles majeurs. Résultat ? des personnes pourtant éligibles, renoncent à l’assistance judiciaire.
S’agissant des services d’aide juridique, le constat est encore plus préoccupant car les initiatives de conseil juridique gratuit ou à faible coût restent insuffisantes. Lorsqu’elles existent, elles sont souvent portées par des associations ou des ONG et demeurent largement méconnues du grand public. Il n’existe pas en ma connaissance, à l’échelle nationale, un dispositif visible et accessible permettant à un citoyen de se renseigner facilement sur ses droits avant qu’un litige n’éclate. Or, l’absence d’aide juridique en amont favorise la multiplication de conflits qui auraient pu être évités.
A la question de savoir si ces services sont adaptés, surtout dans un contexte numérique, je dirai que l’adaptabilité reste également limitée. Bien que des efforts aient été engagés, notamment à travers des plateformes dédiées à la justice (e- justice), ces outils demeurent peu utilisés en dehors des grandes villes, en raison de la fracture numérique, de l’analphabétisme et du manque d’accompagnement. Pour beaucoup, les notions mêmes d’aide judiciaire ou d’aide juridique restent abstraites, inaccessibles, voire inexistantes.
Comment améliorer la clarté du langage juridique pour qu’il soit compréhensible par le plus grand nombre ?
Améliorer la clarté du langage juridique suppose avant tout de changer la manière de transmettre le droit. Vulgariser le droit, c’est l’expliquer avec des mots accessibles, sans accumulation de jargon technique. Pour rendre le droit accessible, l’on peut recourir aux anecdotes, aux exemples concrets et au storytelling. Raconter le droit à travers des situations de la vie quotidienne permet de le rendre vivant, compréhensible et moins intimidant. Lorsqu’une personne se reconnaît dans un cas concret, celle- ci comprend plus facilement les enjeux juridiques et les mécanismes en jeu.
C’est précisément cette approche que je mets en œuvre à travers mon blog « ClairDroit ». En partant de situations concrètes susceptibles d’arriver à chacun, je cherche à créer une proximité avec le lecteur, afin qu’il se sente concerné et inclus. Cette pédagogie favorise une meilleure compréhension du droit et contribue à démystifier des concepts juridiques souvent perçus comme complexes ou réservés aux spécialistes.
Quel est l’impact de la transformation numérique sur l’accès au droit: facilite-t-elle ou complexifie-t-elle les démarches?
La transformation numérique a dans l’ensemble, un impact positif sur l’accès au droit. Elle facilite les démarches en réduisant les déplacements, les coûts et les délais, notamment grâce à la dématérialisation de certaines procédures. Les plateformes numériques permettent aujourd’hui d’accéder plus rapidement à l’information juridique, de suivre l’évolution de dossiers ou d’effectuer certaines formalités sans avoir à se rendre physiquement dans les administrations ou les juridictions. Pour les personnes vivant loin des centres urbains, ces outils représentent un gain de temps et une avancée significative.
Toutefois, cette transformation comporte aussi des limites dans la mesure où elle peut devenir un facteur d’exclusion pour les populations peu à l’aise avec les outils numériques. L’ analphabétisme, la fracture numérique, l’ accès inégal à Internet ou encore le manque de compétences digitales constituent autant d’obstacles qui empêchent certains citoyens de bénéficier pleinement de ces avancées. Pour ces populations, les démarches dématérialisées peuvent apparaître complexes, voire inaccessibles.
Comment garantir que les innovations numériques ne creusent pas davantage la fracture numérique ?
Pour que les innovations numériques ne deviennent pas une nouvelle source d’ exclusion, elles doivent être pensées comme des outils d’accompagnement. Le tout-numérique lorsqu’il est imposé sans préparation, risque de laisser de côté les populations les moins à l’ aise avec les outils digitaux.
L’une des premières garanties à mon sens consiste à ne pas supprimer totalement les procédures classiques. Il faut offrir aux citoyens le choix entre une démarche numérique et une démarche physique afin de respecter la diversité des profils, des niveaux d’éducation et des réalités sociales.
De plus, il paraît plus avantageux de repenser le rôle des structures traditionnelles qui existaient avant la transformation numérique. Ces espaces (administrations, guichets, centres d’accueil) ne doivent pas disparaître, mais évoluer. Ils peuvent devenir des lieux d’orientation et d’accompagnement, où les citoyens sont aidés à comprendre les démarches numériques : créer un compte, remplir un formulaire ou suivre un dossier en ligne etc., selon la procédure.
Quels types d’initiatives communautaires ou innovations locales vous semblent les plus prometteuses pour démocratiser l’accès au droit?
Au prisme du numérique, l’une des initiatives les plus prometteuses pour démocratiser l’accès au droit réside dans l’usage intelligent et responsable des réseaux sociaux. Ces plateformes constituent aujourd’hui de véritables espaces d’information et d’échange, particulièrement auprès des jeunes, qui représentent plus de la moitié de la population ivoirienne. Là où les canaux institutionnels peinent parfois à toucher ce public, les réseaux sociaux offrent une proximité, une immédiateté et un langage adaptés à leurs réalités.
Dans cette dynamique, il est essentiel d’encourager, d’accompagner et de soutenir financièrement et institutionnellement les jeunes créateurs de contenus engagés dans la vulgarisation du droit. Leur impact est d’autant plus fort tant ils s’expriment dans un langage adapté au grand public à travers des vidéos courtes, des articles de blog, des infographies etc. ce qui favorise l’appropriation du droit par la majorité.
Parallèlement, les médias traditionnels doivent être pleinement associés à cette démarche par la création d’émissions dédiées dans lesquelles des juristes, des avocats ou des professionnels du droit échangent autour de situations courantes de la vie quotidienne, en vue de démocratiser les procédures et de rapprocher la justice des citoyens.
Comment les jeunes étudiants en droit et les professionnels du droit peuvent-ils contribuer, concrètement, à faciliter l’accès au droit pour les citoyens ?
De manière concrète, les étudiants en droit peuvent s’engager dans des actions de terrain à travers des cliniques juridiques universitaires, des permanences bénévoles dans les services d’aide juridique et/ ou judiciaire, des sensibilisations dans les écoles, les quartiers ou les associations selon la thématique. Ce sera déjà offrir une première orientation juridique aux personnes hors de la sphère juridique.
Quant aux professionnels du droit, ceux- ci peuvent proposer de façon récurrente, des consultations gratuites ou à coût réduit, encadrer les initiatives de vulgarisation menées par leurs pairs ou par les jeunes étudiants juristes.
Ajouté à cela, ils peuvent user de leurs réseaux sociaux pour répondre aux préoccupations juridiques des citoyens grâce à des plateformes et/ ou services digitaux.

Quelles réformes prioritaires recommanderiez-vous pour rendre la justice plus accessible et inclusive ?
Nemo censentur ignorare legem est le célèbre adage qui dit que : Nul n’est censé ignorer la loi. Etant donné que l’ignorance ne fait pas foi d’un point de vue légal, l’accès au droit devient dès lors une préoccupation majeure pour repenser la justice sociale et l’inclusion.
De prime abord, la première réforme prioritaire que je recommande consiste à renforcer les structures d’aide judiciaire et d’aide juridique. L’accès aux services d’aide n’est pas organisé au niveau institutionnel et repose essentiellement sur les organisations de la société civile, ce qui fragilise la continuité et la crédibilité des actions. Ce renforcement implique donc d’y associer davantage l’Etat, les professionnels du droit, mais aussi les étudiants en droit, pour élargir l’offre de services tout en rapprochant le droit des citoyens.
Dans la même veine, il est préférable d’alléger les procédures d’accès à ces aides et de raccourcir les délais. Des démarches trop longues ou trop complexes découragent les justiciables et rendent l’accès à la justice lourd et inefficace. L’efficacité de la justice ne réside t- elle pas dans la simplicité et la rapidité ?
Outre cela, l’accès à l’information juridique doit être marqué par la gratuité à travers la mise à disposition effective de bibliothèques juridiques numériques, en particulier de décisions de justice.
Une autre réforme essentielle concerne les ressources humaines. Il est nécessaire d’augmenter le nombre d’avocats, de magistrats (le nombre de magistrats est inférieur aux standards internationaux) et plus largement, des acteurs du corps judiciaire afin de faire face à la charge croissante des dossiers et de lutter contre la lenteur des procédures.
La dernière recommandation prioritaire que je préconiserais est la création d’espaces de proximité en zones rurales, où les populations peuvent recevoir des conseils juridiques gratuits, être orientées et accompagnées dans leurs démarches; le but étant de réduire les inégalités territoriales et de renforcer la confiance des citoyens dans la justice.
Pouvez-vous partager un exemple concret montrant comment un meilleur accès au droit a transformé la vie d’une personne ou d’une communauté ?
Un exemple qui me marque particulièrement est lié à mon propre engagement dans la vulgarisation du droit. Lorsque j’ai décidé de rebrander mon blog pour me consacrer pleinement à l’accès au droit, j’ai commencé par aborder des questions de droit social, parce qu’elles touchent directement le quotidien de nombreux travailleurs et sont souvent sources d’abus silencieux.
À la suite de la publication d’un article, j’ai été contactée via mes réseaux sociaux par un jeune professionnel en situation de grande inquiétude. Il était sur le point de faire l’objet d’un licenciement manifestement abusif, mais n’en avait pas pleinement conscience. Il ne connaissait ni ses droits, ni les démarches à suivre, et surtout il avait peur. Peur de perdre son emploi, peur des représailles, peur de la justice qu’il percevait comme lointaine et inaccessible pour son cas d’espèce.
À travers des échanges simples et pédagogiques, je l’ai aidé à comprendre sa situation juridique, à identifier les irrégularités et à envisager les démarches appropriées. Cette information pourtant basique, a eu un effet immédiat : elle lui a permis de reprendre confiance et de revendiquer ses droits. Ce qui au départ semblait inévitable est devenu contestable, et l’abus a pu être évité.
Comment imaginez-vous l’accès au droit dans 10 ans dans des sociétés cherchant à être plus justes et inclusives ?
Je crois fermement que le droit n’est pas réservé à une élite, mais qu’il est un outil au service de tous. Dans 10 ans, j’imagine des sociétés où l’information juridique est largement accessible, expliquée dans un langage clair, diffusée aussi bien à l’école que dans les communautés, les médias et les espaces numériques. Dans cette projection, les outils digitaux faciliteraient l’orientation et les démarches, tandis que des structures de d’aide judiciaire continueraient à se décupler surtout en zone reculée, pour accompagner ceux qui en ont besoin.
J’imagine dans 10 ans, des sociétés où l’accès au droit n’est plus une vue de l’esprit, mais une réalité vécue. Une société plus juste est celle où chacun comprend ses droits, en use et est sûr d’être entendu et non lésé. C’est à cette condition que l’accès au droit pourra pleinement contribuer à des sociétés plus inclusives et plus équitables.

En 2016, comme beaucoup de jeunes, votre blogueuse franchissait les portes de la faculté de droit avec un rêve : défendre les plus vulnérables. Dix ans plus tard, ce désir reste intact mais sous une autre forme.
Mon mémoire de fin de cycle,lui, portait sur la représentation en justice. Moment aucours duquel j’ai pris conscience d’une réalité brutale : la justice reste inaccessible pour une grande marge de la population bien souvent en situation de précarité . Non pas parce qu’elle n’existe pas, mais parce qu’elle est loin, complexe, coûteuse et intimidante. Ce constat, des années après, reste inchangé.
Aujourd’hui, sur InspireAndShine, avec Corinne Thio, nous avons tenté de répondre à ce défi : Comment construire des sociétés plus justes et inclusives en garantissant l’accès au droit pour tous ?
Vulgariser le droit avec des mots simples, des exemples concrets, des émissions et des contenus digitaux; Créer des espaces de proximité où chacun peut obtenir une orientation juridique gratuite; Renforcer l’aide judiciaire et juridique, en simplifiant les procédures et en multipliant les permanences; Former et mobiliser les étudiants et professionnels pour des actions pro bono et des cliniques juridiques; Utiliser le numérique sans exclure, en accompagnant les populations à l’usage des plateformes comme e-Justice… sont entre autres des solutions proposées au cours de cette analyse.
Ces solutions se positionnent comme de véritables outils de changement, capables de rapprocher la justice de tous et de faciliter pour chacun l’accès au droit.
Et vous cher.e.s lecteurs, quelle solutions envisageriez-vous?
Chère Corinne, InspireAndShine vous remercie pour votre contribution à cette analyse. Comme elle, vous pouvez vous aussi partager votre expertise sur des sujets au cœur de la transformation sociale en Afrique. Pour cela, envoyez-nous votre biographie à l’adresse suivante : contact@iinspireandshine.com.

Votre blogueuse

En créant ce blog, je ne savais pas que j’avais entre mes mains un véritable outil de plaidoyer en faveur du changement et du développement du continent africain. J’espère que vous avez aimé ce contenu et que vous êtes désormais parmi les fidèles lecteurs. N’oubliez pas de vous abonner au blog et de nous suivre sur LinkedIn et Facebook.